Quelle société voulons-nous?

Mouvement Ardin (Grèce), 2016

Notre mouvement est l’aboutissement d’un long processus, aussi bien théorique que pratique, au cours duquel nous avons tiré les conclusions de l’évolution des sociétés modernes, ainsi que de l’évolution des mouvements de libération. Les révolutions et les bouleversements qui se sont succédé depuis la révolution française, nous ont appris que la marche de l’humanité vers des sociétés plus égalitaires, qui auront radicalement réduit les inégalités ethniques, régionales et les discriminations fondées sur le sexe ou le niveau des connaissances, est un mouvement sans cesse et sans fin. Il n’y a pas de fin de l’histoire.

Le libéralisme nous promettait la liberté par l’inégalité! Et le «socialisme réel», l’égalité par la répression de la personnalité. L’objectif est, en définitive, une société où la recherche de l’égalité sera associée au libre développement des capacités créatives des personnes. Autrement dit, une société de personnes, car la notion de personne se réfère à une identité collective: Nous rejetons la logique individualiste de l’homme qui est un loup pour l’homme mais aussi la logique collectiviste qui remplace l’égalité par le nivellement.

Un engagement permanent et continu de la société est nécessaire, non seulement pour réduire immédiatement les inégalités économiques et sociales, mais, avant tout autre chose, pour éliminer les inégalités en matière d’éducation et de connaissance, vu que le problème des inégalités et de la justice sociale au 21e siècle, est, dans une large mesure, un problème d’éducation.

Les expériences des révolutions démocratiques, des mouvements de libération nationale, du mouvement ouvrier, du mouvement de l’émancipation des femmes, des mouvements de jeunesse et de l’écologie, devraient donc faire partie d’un nouveau mouvement.

Notre lutte est une lutte contre la décadence et en faveur d’un nouvel état d’égalité, de liberté et de justice pour les Grecs du 21ème siècle – c’est pour cela que nous revendiquons: l’indépendance nationale, la justice sociale, la reconstruction productive, l’équilibre écologique, la démocratie directe, le renouveau culturel. Ces six points ne sont pas énumérés par ordre de priorité, car ils représentent des valeurs distinctes et égales entre elles. Seule la conjoncture met en exergue l’un ou l’autre point et en fait une priorité.

Il ne s’agit donc pas de privilégier une opposition et de la faire apparaître comme la « clé » qui explique tout, ce qui, dans le passé, a eu les conséquences aberrantes que nous connaissons tous. En effet, au cours du 20e siècle, la mise en exergue de la dimension exclusivement nationale ou exclusivement sociale a abouti soit au nationalisme nazi ou fasciste soit à la dénaturation stalinienne voire soviétique.

Dans notre cas, le lien intrinsèque entre ces six revendications est démontré par le fait qu’aucune d’entre elles ne peut aboutir sans la contribution des autres. L’indépendance nationale, compte tenu de la taille et de la situation géopolitique du pays, est subordonnée à un nouveau modèle d’équilibre économique et écologique, fondé sur l’économie sociale et publique, la petite entreprise, la production décentralisée, l’organisation en réseau de la société et la tradition communautaire.

Sous la domination de la globalisation et des inégalités sociales, l’indépendance nationale restera un simulacre. La Grèce ne dispose pas ni la taille ni l’idéologie qui lui permettraient de fonctionner dans la jungle des multinationales. L’Athènes antique a pu faire face aux Perses grâce à ses citoyens qui étaient des paysans libres; l’Empire Byzantin s’appuyait sur les paysans libres armés; la révolution de 1821 c’est les klephtes, les bandits des montagnes, qui l’ont faite; pendant la résistance contre les Allemands et contre les Anglais à Chypre c’étaient les paysans et les jeunes qui étaient en première ligne.

Notre tentative est celle d’une synthèse créative entre la tradition hellénique de liberté et de démocratie directe, la tradition chrétienne qui, pendant 17 siècles, s’identifie aux Grecs, la morale de résistance et les mouvements de libération des peuples. La demande de synthèse constitue un besoin fondamental pour la survie et l’intégration des Grecs modernes. C’est pourquoi notre mouvement comprend en son sein et s’adresse à des personnes de diverses conceptions idéologiques, provenant de la gauche, du centre et de la droite, croyants ou non, qui toutefois partagent nos orientations essentielles. Notre approche est ouverte et de synthèse. Nous rejetons le faux dilemme « modernisation ou tradition » en prônant la modernisation de notre tradition.

La société que nous voulons limiterait de manière décisive la domination de la marchandise; nous sommes pour le développement de certains secteurs et pour la décroissance dans d’autres secteurs de l’économie. Une partie importante de la production serait socialisée, des ressources et des pans d’activités seraient transférées à la périphérie, la polyculture et les cultures biologiques seraient promues; la monoculture du tourisme serait rejetée et l’autonomie énergétique favorisée, en se basant en premier lieu sur les énergies renouvelables. Nous aspirons à un modèle de développement équilibré du secteur public (dans de vastes domaines relatifs à la vie dans la société, la sécurité nationale, les biens communs), nous mettons l’accent sur les petites et moyennes entreprises dans le secteur privé, ainsi que dans la prolifération des coopératives et d’entreprises municipales. La reconstruction productive de la Grèce, compte tenu de nos dimensions et de nos capacités, ne sera possible qu’en suivant un modèle moderne, axé sur une production de qualité, sur l’entreprise technologiquement avancée, sur une main-d’œuvre qualifiée et pluridisciplinaire, sur des synergies et les coopératives, la recherche et l’innovation.

Eriger l’économie en instance souveraine de la société est un piège qui ne fait qu’asseoir la domination de la marchandise et du marché. L’économie doit de nouveau constituer un moment de la vie sociale parmi les autres; la mesure du développement des sociétés humaines doit être l’éloignement du royaume de la nécessité, c’est-à-dire de l’économie, et non pas l’inverse, la réduction de toute vie à la dimension économique.

À cet égard, il y a lieu de transformer le modèle de croissance qui a frappé notre pays au cours de ces dernières décennies. Car, l’ajustement de l’économie grecque à cette logique de croissance a conduit à un hyper-centralisme athénien en déliquescence (environ 50 % du PIB et 40 % de la population du pays est concentrée sur un 3 % de son territoire), à la prédominance des activités parasitaires, à l’établissement d’un modèle de tourisme barbare, préjudiciable même aux atouts touristiques du pays. Nous prônons donc l’autonomie économique, l’équilibre entre production et consommation, la priorité à l’éducation et la connaissance, le mariage du tourisme et de la culture, la conscience écologique et la tradition alimentaire du pays — en fin de compte, la transformation de notre société parasitaire à une société de la connaissance et de la culture.

Nous souhaitons produire localement la majeure partie des produits dont nous avons besoin, sans pour autant aboutir à une économie fermée. La dimension écologique conduit à un modèle de production décentralisée et artisanale, ce qui est une condition préalable aussi bien à la production au niveau municipal et des coopératives qu’à l’indépendance nationale. Bien évidemment, cela n’implique pas l’absence des grandes entreprises, dans le secteur bancaire et ailleurs, mais un modèle économique viable qui doit être axé sur la petite échelle au niveau de la production et de l’aménagement du territoire. Une société qui reproduit le gigantisme athénien ne peut être ni équitable ni indépendante.

Il ne peut y avoir de justice sociale et d’indépendance nationale tant que l’économie est parasitaire et totalement dépendante du marché mondial.

La dignité des êtres humains est un élément clé. Le travail décent pour tous, ainsi que la garantie d’un revenu décent, sont des piliers essentiels de la lutte pour la solidarité sociale. L’économie sociale est un outil nécessaire pour atteindre ces objectifs et pour mettre en œuvre un modèle économique alternatif.

Nous avons besoin d’un système d’enseignement qui favorise l’éducation complète des citoyens et soutient la lutte du peuple grec pour la liberté, l’égalité et la fraternité. L’éducation que nous voulons s’appuie sur les valeurs de la vérité scientifique et sur l’emploi de notre langue et de nos traditions, pour la formation de la conscience des jeunes et, en même temps, pour la communication avec les autres peuples et leurs réalisations.

Le système d’enseignement doit refuser la vulgaire concurrence et l’éducation de l’ignorance, au bénéfice d’une éducation universelle, nationale et vraie. « Je ne pense à rien d’autre qu’à la Liberté et à la Langue ».

Le système d’enseignement doit également constituer un levier pour la reconstruction économique et offrir aux jeunes générations la perspective d’un travail stable et décent. L’enseignement supérieur, théorique ou technique, conserve un rôle essentiel pour la reconstruction productive: il pourrait renforcer considérablement les compétences de la main-d’œuvre, contribuer à la recherche et au développement des produits et de leur production, produire et fournir un savoir-faire utile. C’est pourquoi il est nécessaire de réorienter radicalement l’enseignement universitaire, afin de développer certains secteurs de l’industrie de transformation et de soutenir, entre autres, les nouvelles formes d’économie rurale, la planification économique et la reconstruction de l’état et de ses institutions.

L’identité des personnes ne constitue pas un système fermé et unidimensionnel, parce que chaque personne possède multiples identités: sexe, âge, nationalité, langue, religion, traditions, classe sociale, profession, culture, attachement à un lieu etc. Par conséquent, il va de soi que nous défendons l’existence des mouvements ouvriers, écologiques, paysans, de jeunesse, des femmes, les organisations syndicales ou catégorielles et les regroupements de nature religieuse. Toutefois, nous ne prônons ni la réduction de tous les mouvements en un seul, ni la fragmentation excessive des identités et des mouvements, qui aboutit à la pleine individualisation et à la destruction de la cohésion sociale.

Les valeurs de l’identité nationale et de la solidarité sont non seulement indispensables à la survie de chaque pays – et, surtout, du nôtre, qui est situé à la frontière des deux mondes – mais aussi une condition sine qua non du maintien de la cohésion sociale et de la survie économique.

Sans sentiment d’appartenance nationale, les sociétés deviennent des jungles. Et l’’un des plus grands méfaits du nihilisme national est que, par son effort d’atténuer la conscience nationale, il a affaibli la cohésion sociale et a contribué à l’effritement des syndicats, des coopératives, des communes et à la désintégration des liens familiaux au sens large. Par conséquent, la reconstruction de nos sociétés passe aussi bien à travers le changement des structures sociales et du modèle écologique que par la reconstitution du tissu national et social.

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